La loi de ma bouche

Dimanche, une marche pour ne #PaFèSilans

Le 21 mai, 21:54, un de mes étudiants me contacte par Whatsapp pour me demander mon aide. Avec quelques collègues, il travaillait à organiser une marche de protestation contre les viols et violences subis par les jeunes à Port-au-Prince. Dans la liste de ses souhaits : des t-shirts, un slogan, des pancartes, le soutien de son université et des autres universités et le support de Ayiti Nou Vle A.

La demande n’était pas fortuite. Quelques jours plus tôt, le 17 mai, deux étudiantes avaient été attaquées et violées par des bandits, non loin du campus de l’université. Le lendemain, sur les groupes Whatsapp des étudiants, la nouvelle circule et provoque choc et horreur. Entre colère et désemparement a commencé à germer l’idée de faire quelque chose.

C’était le week-end du 18 mai, Fête du drapeau, il a fallu attendre lundi.

Le 20 mai, les délégués (élus) des étudiants demandèrent une rencontre avec leur Directrice des Affaires Étudiantes pour savoir ce que l’université comptait faire. Un peu plus tôt, le Rectorat s’était réuni sur la question avec le Sous-Commissariat du Canapé-Vert. Les mesures et recommandations issues de la rencontre ont été partagées avec les délégués qui les ont discuté et ont proposé quelques ajustements. Une note du Recteur est sortie fixant la réponse de l’université à la crise. Elle a atterri, comme il est de coutume, dans les médias.

Les étudiants restaient toutefois conscients qu’il s’agissait d’un problème de sécurité publique et que les mesures de l’université ne pouvaient s’étendre bien loin au-delà de son périmètre. Le 21 mai, ils commencèrent à s’organiser pour une marche.

Les contours de cette marche étaient à définir. Ils allaient en discuter et me revenir. Nous sommes alors au 22 mai, dans la matinée, 8:34.

À 11:11, je reçois l’appel d’une militante féministe qui voulait, elle aussi, organiser une marche. Elle avait eu mon numéro par une amie commune. C’était une maman fatiguée, inquiète, qui voulait inviter d’autres femmes comme elle à faire quelque chose, à marcher contre les violences en tout genre et contre l’impunité. Je lui parlai du projet des étudiants et promis d’en discuter avec eux.

La coïncidence des projets, dans le temps et dans l’objet, ne m’avait pas échappée. La politiste en moi y vit le lieu de ce « franchissement commun des seuils de frustration » identifié par Ted Gurr comme fondamental à la réussite d’un mouvement social – c’était plutôt rapide, je donne un cours sur les mouvements sociaux et les politiques contestataires, cette session – et la possibilité de mobiliser beaucoup de gens et faire entendre notre voix.

À 11:33, après en avoir discuté à l’université, j’appelai la maman qui, entre-temps, avait contacté d’autres féministes. Nous marcherions. Un groupe Whatsapp a été créé – où j’ai retrouvé d’anciennes camarades de combat – des lignes fixées et la marche lancée :

et l’invitation faite :

Le Tweet était encore tentatif. Lorsqu’il m’est revenu par Whatsapp, il était définitif. Les statistiques du billet l’accompagnant explosaient depuis peu, je savais désormais pourquoi. Le tweet avait été revu, corrigé et augmenté par les étudiants qui, entre temps l’avaient fait circuler à une vitesse extraordinaire dans leurs réseaux. D’autres étudiants de l’Inaghei, de la Faculté des Sciences de l’université d’État d’Haïti, de l’université Notre-Dame d’Haïti, de l’Académie Nationale Diplomatique et Consulaire, l’université de Port-au-Prince et bien d’autres encore que je n’ai sans doute pas notés.

Des professeurs les ont rejoints. Des parents aussi. Des gens, nombreux, m’ont contactés pour me dire qu’ils viendraient, amèneraient leurs enfants. La mobilisation avait pris.

Parallèlement, le groupe des « mères fatiguées » travaillait sur les aspects logistiques de la marche : parcours, notification à la police, contact avec les organisations féministes, contact avec les journalistes, tenue, affiches… pour une marche de citoyens et citoyennes fatigué.e.s, excédé.e.s et déterminé.e.s pour dire NON à la banalisation du viol et des violences et à l’impunité qui l’entretient.

La notification à la police précise :

[La marche aura] 2 points de rassemblement l’un devant l’université Quisqueya au haut de Turgeau et l’autre devant l’université de Port-au-Prince à la ruelle Rivière 3. Le parcours prévu est haut de Turgeau – Turgeau ( Ave Jn Paul 2) – rue Martin L King – pour le groupe parti devant l’université Quisqueya, Ruelle Rivière, et Martin L. King. Les deux branches se retrouvent au Pont Morin pour descendre Avenue Lamartinière et rue Magny, jusqu’à la place de la Constitution.

Cette belle marche qui s’annonce et qui, pour reprendre mon étudiant du début, n’a pas de maître, arrive à un moment où il est de plus en plus difficile de continuer à croire en une Haïti meilleure. Elle me rassure à trois niveaux: la coopération intergénérationnelle, la force du leadership collectif (#LideAnvanLidè) et le support surprenant – il ne devrait pas l’être mais culture du viol oblige- de nos hommes. Deux ans après le lancement de la campagne #PaFèSilans, ils sont nombreux à se préparer à marcher contre le viol et l’impunité et à encourager d’autres hommes à le faire.

Depuis quelques jours, j’avais le moral au ras du sol. Aujourd’hui, je vais mieux. Je suis à nouveau convaincue qu’il est encore permis d’espérer.


Le lundi 3 juin 2019, les étudiants prévoient un die-in dont les détails seront communiqués après la marche. Si vous souhaitez les rejoindre, cliquez sur ce lien pour rejoindre le groupe Whatsapp de coordination de l’activité: https://chat.whatsapp.com/D2yi5xPwbiNKG4nIUH8H4B