Accéder au contenu principal

#AnbaDiktati – L’odeur du pauvre

« Tu ne comprends pas, Patricia, me dit la cousine de mon père. Sous Duvalier, le pauvre, on le sentait venir, bien avant qu’il n’arrive. Je te parle de son odeur. C’était une odeur caractéristique. Une odeur putride. À te donner mal aux yeux. »

C’était peu avant les événements de juillet. Nous parlions du pays qui n’allait nulle part, de la nécessité que des gens de bien se mettent ensemble et fassent quelque chose avant que tout n’explose. « Ce qu’il faut, c’est une élite moins malpropre, un « establishment » qui ne soit pas aussi crasseux ». J’ai voulu me faire optimiste mais elle m’arrêta net. Elle voulait que je comprenne que ce ne sera pas simple, que notre élite malpropre l’est depuis quelque temps et que sa descente dans la crasse n’a jamais été aussi rapide que durant la dictature.

Elle m’expliqua longuement, la tenue unique du paysan pauvre, ses pantalons à lunettes – usés jusqu’à laisser des trous au niveau des fesses – ses chaussures sans semelles, quand il n’allait pas tout simplement pieds nus. C’en était au point où on les désignait par la couleur de leurs vêtements puisque ceux-ci ne changeaient pas. Comme dans les dessins animés, en fait – là, elle eut un rire triste. Nèg mayo wouj la, nèg mayo ble a … Le pauvre avait une tenue pour la semaine et une tenue pour le dimanche et les grands jours. Il ne pouvait se payer le luxe d’acheter du savon, de la pâte dentifrice ou autres nécessaires de toilette. Il pouvait à peine se payer le luxe de manger.

Autour, ceux et celles qui avaient quelques moyens – et ses parents étaient du nombre – ne voyaient pas ou, plutôt, faisaient semblant de ne pas voir – cette odeur ne pouvant s’ignorer.

Elle me parla de vacances d’été à la campagne où cette odeur la poursuivit partout à la rendre triste. Elle n’a pas pu rester. Ses parents l’ont renvoyé à Pétion-Ville. À Pétion-Ville où l’odeur était aussi présente quoique moins prégnante. Elle en est restée traumatisée à vie et en a gardé une nausée existentielle à rivaliser avec Roquentin.

À l’époque, « Haïti est vraiment l’enfer sur terre ». Dans un article publié le 29 avril 1966 dans le New Statesman – et cité par Le Monde Diplomatique – Richard West écrit que le gouvernement du Dr Duvalier avait« pillé, torturé, assassiné sur une échelle qui dépasse tout ce que l’on avait vu auparavant en Amérique latine ».

Sous « Papa Doc », près de la moitié du budget annuel de 42 millions de dollars est détourné au profit des Duvalier et de leurs proches alors que 86% d’illettrés avec un revenu annuel de 80 dollars contemplent une espérance de vie de 32 ans. L’élite crasseuse, elle, se satisfait de 80 km de route goudronnées et de 3000 téléphones pour crier à gorge déployée, Haïti, vive la différence! alors que la misère, dans le pays, se normalise.

La famine n’est point un phénomène exceptionnel en Haïti. Elle est chronique … Depuis l’avènement des Duvalier en 1957, le sud du pays a été six fois frappé par la disette après les cyclones de 1958, 1959, 1963, 1964, 1965, 1966 ; le nord et le nord-ouest ont été quatre fois atteints après les sécheresses de 1968, 1970, 1974, 1975. Des zones limitées souffrent fréquemment des conséquences de la sécheresse hivernale (novembre-mars), notamment les régions sous le vent, qui peuvent recevoir moins de 100 mm de pluies dans le mois.


W. Cadet, « La famine s’étend sous le règne de « Baby Doc » Duvalier« , Le Monde Diplomatique, octobre 1975, p. 8

Comme c’est souvent le cas – pour ne pas dire toujours – c’est la paysannerie haïtienne qui paiera le plus lourd tribut de tous. La République de Port-au-Prince se désintéressant de leur sort, les paysans vivent et meurent dans l’indifférence totale, hormis quelques rappels sporadiques de leur existence au fil des massacres du régime à l’Arcahaie, Cazale, la Plaine du Cul de Sac, La Tremblay ou encore Verrettes. Les grands spéculateurs, alliés de la première heure du Dr Duvalier, continueront le travail, pillant et massacrant, accessoirement, des paysans à la Forêt des Pins, Belle Anse, Thiotte, Mapou… dans une logique rentière résolument féodale.

La misère continue sous le règne du fils de son père. Le sous-développement chronique du pays est partout visible. Les chiffres parlent d’eux-mêmes et témoignent d’un pays résolument pauvre avec une consommation annuelle d’énergie de 0.03 tonne de charbon par habitant, une consommation de ciment de 19 kg par habitant ou encore une consommation journalière de papier de 0,01 kg. À ce tableau, il faut ajouter un taux de scolarisation active de 24% au niveau de l’enseignement primaire et de 1.7% au niveau secondaire; un médecin pour 15 000 habitants; l’espérance de vie de trente-deux ans et les 86% d’illettrés.

Cette situation affectera particulièrement la population agricole active qui représente alors 83% du peuple haïtien et dont l’odeur donnait mal aux yeux aux petites filles.

Patricia Camilien Tout afficher

How about we let the writing do the talking?

3 thoughts on “#AnbaDiktati – L’odeur du pauvre Laisser un commentaire

  1. Cette série d’articles sur la dictature Duvalier est de lecture plaisante et très profitable.
    Bravo pour ce beau travail de mémoire, combien utile.

  2. Ayiti sou diktati, bagay yo ta mal anpil tou.
    Blog sa a yon  » devoir de mémoire  » tout bon vre

  3. Je suis émerveillé de lire à propos de cette période d’effervescence, dû à une tante avec laquelle que j’aie l’habitude de discuter concernant ce régime, elle parlait comme si c’était le paradis sur terre, elle a vociféré en me traitant d’imbécile à dernier prix, je ne sais pas d’où elle a dû trouvé certaines statistiques, elle parlait de la sécurité totale, la vie était plus abordable comparativement à celle d’aujourd’hui, en plus selon elle le manque d’électricité était quasiment un rêve. Enfin, Dommage qu’elle n’a pas fait aucune étude, je pourrais lui envoyer cette page afin qu’elle puisse lessiver son cerveau. Merci Professeure.

Répondre à Nathalie Lemaine Annuler la réponse.

%d blogueurs aiment cette page :
Aller à la barre d’outils