La loi de ma bouche

#AnbaDiktati – Auguste Douyon

Jean-Claude Duvalier n’était pas un élève particulièrement brillant. Du reste, il n’avait pas à l’être. Il était fils de Président à vie, on s’assurerait qu’il passe. Il avait des amis pour l’aider à passer les cours. En échange, ceux-ci avaient la chance monumentale d’être ses amis. Ce qui n’était pas rien dans une dictature dynastique. Devenus adultes, l’amitié se transformera, pour trois d’entre eux, en relation de travail synergique. Jean-Claude Duvalier à la Présidence, Daniel Supplice à la Direction de l’Immigration et de l’Émigration et Auguste (Ti Pouch) Douyon à la … tournée de récupération de l’argent des consulats haïtiens à l’Étranger.

Institution Saint-Louis de Gonzague, 1967-1968. Classe de seconde. Au 4ème rang, Auguste Douyon (2), Daniel Supplice (3), Jean-Claude Duvalier (7)

Dans Haïti: Dix ans d’histoire secrète (1995) de Nicolas Jallot et Laurent Lessage, Frantz Merceron – toujours aussi attaché à se défendre contre ceux qui ont « voulu éliminer de la scène politique des hommes jeunes et compétents » comme lui – explique:

La fortune Duvalier s’est faite sur le dos des taxes consulaires. Beaucoup de gens commencent à le savoir parce que ça, je le dis.

Frantz Merceron, cité dans Haïti, Dix ans d’histoire secrète

Ce sont les ambassadeurs américains [Enerst] Preeg (1981) et Macmanaway (1985) qui l’auraient mis sur la voie en l’invitant à « supprimer les taxes consulaires ». Les ambassadeurs savaient que cet argent – « qui représentait une moyenne de cinquante mille dollar par mois [soit] deux millions et demi à trois millions de dollars par an » – ne rentrait pas dans le Trésor public.

Tous les mois ou deux, Ti-Pouch allait faire la tournée des principaux centres, ramassait l’argent, prenait – je suppose – sa part, et allait déposer cet argent en Suisse pour la famille Duvalier et c’était, j’imagine, partagé entre eux

Frantz Merceron, ibidem

Naturellement, l’homme jeune et compétent assure n’avoir « jamais été mêlé ni de près ni de loin à la fortune des Duvalier, je vous le jure … Un ministre n’est jamais qu’un truc jetable dans le système Duvalier, c’est un employé, un fusible. » Du reste, Jean-Claude « n’allait pas se compromettre avec quelqu’un qui n’était même pas son ami ».

C’est Emmanuel (Toto) Constant, représentant de Merceron à l’ambassade haïtienne à Washington et « agent de liaison » entre le Fonds Monétaire International, la Banque Mondiale et Haïti, qui met la puce à l’oreille de son ministre: tous les projets des deux bailleurs sont gelés. Il faut abandonner le navire. Le 30 décembre 1985, Frantz Merceron remet sa démission au Président à vie qui l’acceptera avant de le nommer Ambassadeur à Paris. Avant de prendre ses nouvelles fonctions, le nouvel ambassadeur du futur lieu d’exil du Président fera nommer son oncle, Pierre Merceron, ministre de l’Intérieur, une preuve de plus qu’il n’était qu’un employé, un fusible … qui aura réussi à grappiller quelques misérables dizaines de millions de dollars, avec l’aide, notamment, de certaines banques privées locales.

Mais revenons à Ti Pouch. Le pigeon voyageur de l’ère Duvalier, porteur de valise extraordinaire, est officiellement secrétaire particulier du Président à vie. Au début, sa nouvelle fonction se veut une sorte de punition. Michèle Bennnett Duvalier n’aimait pas que son mari soit si proche de quelqu’un d’autre. Elle s’était débarrassée de la mère, elle se débarrasserait aussi de l’ami et confident. Elle eut gain de cause. Ti Pouch partit du Palais. Auguste Douyon lui aussi eut gain de cause. Il aimait voyager et voilà qu’il était grassement payé pour le faire, à récupérer les taxes consulaires certes mais surtout à transporter à l’étranger l’argent que son ami et patron siphonnait du Trésor Public.

Le rapport Saint Fleur porte à $120,010,697 le pactole emporté par Ti Pouch, soit 563 878 dollars de moins que le Patron. Ce qui est impressionnant à plus d’un titre. Combien de cet argent a été bien déposé sur le compte du patron, combien a atterri sur le compte de son secrétaire privé ? On ne le saura sans doute jamais. Auguste Douyon est mort le lundi 25 juillet 2016, des suites d’une crise cardiaque, à Santo Domingo. Il avait 65 ans. L’après-Duvalier, il l’avait vécu sans être autrement inquiété, entre Pétion-Ville et, en bon ancien baron duvaliériste, le sud-ouest de Miami.