La loi de ma bouche

#AnbaDiktati – Jean-Claude Duvalier

Avant de se retrouver à se cacher de ses créditeurs sur la Côte d’Azur, Jean-Claude Duvalier menait la belle vie. Même en exil, il maintenait le même train de vie luxueux que lorsqu’il était encore en Haïti. Le play-boy amateur de pornographie, de Champagne et de voitures de course n’avait pas changé. Dans leur villa à flanc de colline avec vue somptueuse sur la mer Méditerranée, sa femme Michèle et lui s’habituent à leur nouvelle vie française. Il avait insisté auprès des Américains qui, à leur tour, avaient obtenu des Français qu’ils accueillent, momentanément, l’embarrassant colis.

La France s’était engagée pour 8 jours pour finalement se retrouver coincée 25 ans avec lui mais ceci est une autre histoire, peut-être pour un autre jour. En attendant, les Duvalier, sans papiers mais riches, se font plaisir: cours de tennis privés; balades en famille, en Ferrari ou en BMW, dans les Alpes; et, bien sûr, virées shopping dans les boutiques les plus courues de Paris et de Cannes. La « passion pour la table »de Bébé Doc – son nouveau nom dans son nouveau pays – le fait aimer de tous les restaurateurs. Il aime la bonne chère, dépense à profusion … jusqu’au jour où il se fera chasser de ses deux villas sur la Riviera, incapable de payer son loyer ou même ses factures de téléphone. Naturellement, Michèle n’est plus là. Michèle qui dépensait 600 000 dollars en bijoux par an. Michèle qui vivait déjà maritalement avec un autre avant qu’il ne se résolve à divorcer.

Les années qui suivront seront des années de vaches maigres où un bébé dictateur finira par rejoindre sa mère dans le modeste appartement d’un ancien ambassadeur du régime à Paris jusqu’à ce que sa dernière compagne, Véronique Roy, ne l’héberge chez elle tout en travaillant à le faire rentrer en Haïti où il mourra deux ans plus tard d’une crise cardiaque, le 4 octobre 2014.

François Duvalier a utilisé l’argent pour gagner le pouvoir; Jean-Claude Duvalier a utilisé le pouvoir pour gagner de l’argent. Ainsi va le dicton. Le père institutionnalisa la peur, le fils, la corruption. Kleptocrate assuré, le plus jeune chef d’État depuis 1900, en bon enfant gâté, accepta le pays que lui offrait son père mourant comme un joujou que, en 2013, de retour d’exil par la grâce rose, il nous accusera d’avoir cassé. Le voici, en 1971, à l’âge de 19 ans, lisant pour les journalistes de Radio Canada que c’est lui, « Jean-Claude Duvalier, le successeur constitutionnel de feu le Dr François Duvalier, qui dirige Haïti aujourd’hui. »

La lecture va de 2 mn 58s à 3 mn 42s.

Quatre ans après, celui dont le Père faisait remarquer à qui voulait n’avait pas le choix de l’entendre que 19 était l’âge auquel Auguste César avait hérité de l’Empire Romain, commença à prendre véritablement conscience du pouvoir qui était celui de son auguste personne et mettait en place son système de siphonage des fonds du trésor public au moyen de comptes extra-budgétaires. Mais c’est en 1980, après son mariage avec une habile et élégante experte en kleptocratie que l’opération prendra toute son ampleur. Aux comptes budgétaires, s’ajouteront des œuvres spéciales de la présidence, institutions caritatives fictives servant à financer bijoux, fourrures, soirées courues et comptes en banque à l’Étranger.

C’est la révolution économique. Il l’annonce en grande pompe à la radio:

Une révolution économique pour la famille Duvalier et ses alliés qui vont pouvoir s’offrir une vie de rêve sur le dos d’une population de plus en plus affamée, en attente de quelque faveur monarchique:

Toute la vidéo est à voir même si elle est programmée pour débuter à 26 mn 18 s.

Le bébé dictateur est généreux. Avec lui-même et les siens. Carnets de chèques de comptes extra-budgétaires, transferts sur instruction du président à vie, profits nets des institutions publiques … l’argent du pays est l’argent du monarque. Il n’est jusqu’aux taxes consulaires – régulièrement récupérées par son ami d’enfance et confident, Auguste « Ti Pouch » Douyon – qui ne retrouvent les coffres de la famille. À cela, il faut ajouter les recettes de la traite des Haïtiens vers la République Dominicaine héritée aussi du Père, grand défenseur de la négritude. Un argent auquel il tenait particulièrement, ainsi que nous l’avons vu dans un billet précédent.

Le 18 janvier 1986, possiblement en prévision de son départ prochain, un bebé dictateur et trafiquant d’êtres humains s’assura de collecter son dû. Le gouvernement dominicain versa la traite convenue sans autre formalité administrative, nous raconte avec bonheur Leslie Péan (2007), que la signature de l’ambassadeur haïtien en République Dominicaine. Après les événements du 7 février 1986, « le contrat d’embauche » ne pouvant plus continuer, les commanditaires exigèrent le remboursement du paiement. Le CNG s’empressa d’y donner suite pour éviter que l’affaire ne s’ébruite. L’affaire étant, pour reprendre les qualificatifs de la Société anti-esclavagiste de Londres (1979), une forme de traite et de trafic d’esclaves, il est curieux que le Conseil n’ait pas saisi l’occasion d’en « assur[er] la répression ». D’autant que les 70 dollars par tête de bétail étaient en sus des 150 à 200 dollars que l’État haïtien percevait par « travailleur », à titre de frais de passeport de visa de sortie et autres taxes.

Patricia Camilien, Une histoire de traite, 1er juillet 2018.

Le Rapport St Fleur sur les finances des Duvalier, évalue à, au moins, $120,574,575 la somme détournée par Jean-Claude Duvalier. Le montant final est sans doute plus élevé surtout quand on sait que Jean Sambour ($109, 123,503) lui servait de bagman, qu’Auguste Douyon ($120,010,697) était son secrétaire privé et courrier international et que toutes les transactions n’ont pas laissées des traces. Demeure le fait que, même si on ne saura jamais exactement combien d’argent Jean-Claude Duvalier a réussi à « siphoner », son passage à la tête de l’État a pavé la route pour les kleptocrates qui suivront, du Conseil National de Gouvernement au Parti Haïtien Tèt Kale.