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L’opium du peuple

Des Haïtiens ont marché pour remettre le pays à Dieu. C’est « stupide ». C’est « bête ». C’est « complètement ridicule ». Mais c’est leur droit. Ils ne sont pas pour autant plus bêtes qu’un autre. Nous avons tou.te.s des croyances pas toujours très brillantes. En l’argent par exemple. La croyance qu’un morceau de papier, de métal, de plastique ou même de code informatique vaut la dignité de milliards d’entre nous quand il nous permet de consommer toujours plus.

Aussi, ai-je été bien peinée de voir des gens généralement raisonnables s’en prendre à tous ces imbéciles qui ne comprennent pas que la « religion est l’opium du peuple » alors qu’ils devraient plutôt conserver leur rage pour le Président de la République et le Maire de Delmas qui semblent croire que l’argent des contribuables est l’argent de Dieu. Mais revenons à l’opium du peuple.

L’opium est une drogue de riches. Dans l’élite, ils s’offrent de l’opium, dans la masse nous avons notre petite religion; c’est une façon de prétendre nous aussi au bonheur pour ne pas avoir besoin de l’opium rejeté par les grands nègres. La religion a donc le double effet de maintenir dans la misère et de maintenir l’espoir d’un monde meilleur.

La misère religieuse est tout à la fois l’expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l’âme d’un monde sans coeur, de même qu’elle est l’esprit d’un état de choses où il n’est point d’esprit. Elle est l’opium du peuple. ~ Karl MARX, Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel (1843)

La religion, tout comme l’argent ou le droit, est une représentation collective intériorisée, une réalité imaginée, un fait social qui n’existe que par convention de l’homme, c’est-à-dire « le monde de l’homme, l’Etat, la société ». « Théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous une forme populaire », la fonction de la religion est de consoler et de justifier le système de domination qui l’a créée et la maintient. Voilà la souffrance sanctifiée par le péché original. Mais cette sanctification s’accompagne de la promesse de la venue d’un Messie en guise de consolation.

La nécessité d’une telle fiction traduit le caractère insupportable de la réalité qu’elle recouvre. La religion est un mensonge qui aide le peuple à vivre parce que ses conditions matérielles d’existence sont inacceptables. « Lutter contre la religion, c’est donc indirectement, lutter contre ce monde-là. »

Nier la religion, ce bonheur illusoire du peuple, c’est exiger son bonheur réel. Exiger qu’il abandonne toute illusion sur son état, c’est exiger qu’il renonce à un état qui a besoin d’illusions. […] La critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique.

Ce n’est donc pas au peuple qu’il faut s’en prendre mais à celleux qui perpétuent et profitent d’un système ayant besoin de la religion pour se maintenir. La critique irréligeuse doit donc se traduire, au niveau de la praxis, en une lutte contre le monde qu’elle soutient pour en dévoiler la réalité et ainsi le transformer pour qu’il soit meilleur. Elle se doit d’user de la meilleure arme de la religion contre elle: cette aspiration commune à la solidarité, à la dignité et au contrôle du sens de l’existence, de la destinée. Elle se doit d’être lucide par rapport aux autres fabriques de cohésion – Noam Chomsky parle de fabrique du consentement – où, par la propagande, nos dirigeants (et les médias) inventent une « opinion publique » pour obtenir notre accord.

C’est ainsi que, après une année entière où ses exploits en tant que maire – consistant généralement à faire le strict minimum de son boulot de maire – ont été journellement célébrés, en ligne, hors ligne, et au-delà, Monsieur Wilson Jeudy s’offre une marche à sa gloire de futur candidat à la présidence, aux couleurs de la Mairie qu’il dirige.

Dieu merci, l’article 72 de la Constitution veille.

Le Conseil municipal ne peut-être dissous qu’en cas d’incurie, de malversation ou d’administration frauduleuse légalement prononcée par le tribunal compétent.

En cas de dissolution, le Conseil départemental supplée immédiatement à la vacance et saisit le Conseil Electoral Permanent dans les soixante (60) jours à partir de la date de la dissolution en vue de l’élection d’un nouveau Conseil devant gérer les intérêts de la Commune pour le temps qui reste à courir.

Si seulement il existait une juridiction des comptes et du contentieux administratif capable de connaître des faits et susceptible de rendre des arrêts de débet en cas de détournement de fonds et abus de biens de la collectivité, notamment pour l’organisation de marches religieuses, les contribuables de Delmas pourraient peut-être porter plainte. Qui sait ? Un entreprenant commissaire démissionnaire pourrait s’y intéresser. Un futur candidat pourrait ainsi se retrouver prématurément libéré de ses fonctions pour se consacrer pleinement à sa campagne.

Les voies du Seigneur, dit-on, sont impénétrables.

Patricia Camilien Tout afficher

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3 pensées sur “L’opium du peuple Laisser un commentaire

  1. C’est très instructif.Mais, ce qu’on vit en Haïti est pire qu’on pourrait l’imaginer faute d’une éducation adéquate pouvant nous permet de réfléchir minutieusement sur ces choses.

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