שָׁלוֹם‎

Shalom! Aujourd’hui nous lançons une nouvelle catégorie de billets sur la religion et la société qui sera publiée tous les dimanches, 14 h sur ce blogue, jusqu’à ce que vous n’ayez plus de sujets à me proposer ou que je n’aie plus rien à dire. C’est la première fois que je lance une chronique sur la loi de ma bouche, aussi aurai-je besoin de votre aide pour la réussir. Ce qui est une autre façon de dire que son succès dépend de vous. Alors, ne soyez pas avare avec vos contributions.

Ceci me permet de passer au sujet du jour: l’évangile de la prospérité et en particulier la doctrine « seed faith » (littéralement, semence de foi) à la base d’une économie des miracles où la probabilité d’un miracle augmente avec l’argent investi. Il répond à une remarque de Soeu Rette RigoDon sur Facebook à propos de ce qui serait, selon elle, un désintérêt des journalistes pour la question.  Elle souhaitait une entrevue avec l’un d’entre eux mais ce n’est pas vraiment le but de cette rubrique qui a plutôt vocation à discuter des enjeux contemporains du religieux en Haïti certes mais aussi dans le monde.

Ici, nous parlerons des mutations religieuses, de la pluralisation de l’offre, des phénomènes de radicalisation et des implications identitaires du « retour de Dieu » dans l’espace public. Nous discuterons enjeux politiques et juridiques, théocratie et sécularisation. Nous ferons un peu de sociologie, un peu d’histoire, un peu d’anthropologie, un peu de psychologie et beaucoup de politique. Je lance toutefois cette série avec la préoccupation de RigoDon parce qu’elle a le bonheur de situer la réflexion au cœur d’une société néo-libérale où le fétichisme de l’argent semble avoir atteint à son paroxysme; l’argent donnant accès à tout, jusqu’aux bienfaits de Dieu.


À la fin de l’année 2010, quelques jours après mon retour en Haïti, je discutais avec des hommes et femmes d’affaires des opportunités d’investissement en Haïti.  C’était après le tremblement de terre et beaucoup de gens – des John Kennedy chinois qui s’ignoraient – étaient venus chercher l’opportunité dans la crise. Par dépit, mais aussi par conviction acquise, je leur suggérai d’investir dans la borlette et la religion. Les gens ont besoin d’espoir, expliquai-je, et ce sont là deux grands pourvoyeurs d’espoir dont le retour sur investissement est garanti pour l’investisseur. Ils m’ont trouvé un peu cynique – je l’étais bien moins qu’eux – mais l’un d’entre eux s’est bien lancé dans la borlette avec un succès jamais démenti jusqu’ici. Shalom Tabernacle de Gloire, et d’autres comme elle, allait se charger de la religion.

Le phénomène n’est pas nouveau. On le fait généralement remonter aux revivalismes religieux de l’après-guerre dans une Amérique en quête de sens. Le mouvement charismatique, en particulier sa croyance renouvelée et renforcée dans la guérison divine, va offrir ce sens jusqu’à atteindre 500 millions d’adhérents dans le monde. En Haïti, après la chute des Duvalier, le mouvement charismatique a connu aussi un bel essor. Lorsqu’une société subit un choc, la religion tend à prospérer. C’est la conclusion principale de décennies  de recherches en psychologie de la religion, intéressées à comprendre pourquoi les gens deviennent et restent religieux.

Plus l’incertitude est grande, plus l’ambiguïté et le doute font partie des événements et de la réalité, plus les êtres humains se lancent dans une quête de sens pour faire face à ces situations; la religion en devient compensatoire; fonctionnelle. [C’est ainsi que] les facteurs situationnels comme des crises personnelles (mort d’un être cher, maladies graves, échecs, souffrances, frustrations) favorisent la quête de sens et mènent (en fonction de la personnalité et de l’éducation) à des décisions concrètes sur les questions religieuses telles que le recours à la prière ou l’adhésion à un groupe religieux. (Vasilis Saroglou, Psychology of Religion and Culture, 2011)

Nous sommes souvent frappés de l’aisance et la rapidité avec laquelle les télévangélistes, les Pasteurs Marco, Muscadin et consorts, arrivent à se construire un empire. La chose n’est pourtant pas particulièrement compliquée. Ils ont compris que dans les crises de leurs fidèles existent des opportunités. Après, il s’agit de savoir saisir ces opportunités en se dotant d’un message capable de faire rentrer le maximum d’argent à l’entreprise. Cet argent permet de s’acheter du temps d’antenne, puis de s’acheter une chaîne de télé et/ou une station de radio, de construire des églises toujours plus grandes, voire de fonder des écoles, des universités, des hôpitaux et même des marques de produit, le tout dans le but d’atteindre plus de fidèles, plus de clients et donc plus d’argent. 

L’évangile de la prospérité était ce message. Comme sorti du rêve d’un excellent marketeur, il était simple et familier: Votre prospérité financière est proportionnelle à ce que vous donnez à Dieu. Ainsi donc, qui veut beaucoup recevoir doit beaucoup donner. Les textes fondateurs sont très explicites. The Keys of Prosperity d’Evelyn Wyatt, The Laws of Prosperity de Kenneth Copeland ou encore The Miracles of Seed-Faith du pionnier du télévangélisme et père-fondateur de cette mouvance, Granville Oral Roberts, présentent clairement la Bible comme un manuel donné par Dieu pour atteindre au bonheur sur terre. Voilà le rêve américain, fait de consumérisme débridé et d’individualisme consommé, devenu aisément accessible. Il suffit de donner à Dieu et d’attendre qu’il nous donne en retour. Le Pasteur,  lui, sert de pont entre Dieu et vous.

La beauté de la formule réside dans ses accents de familiarité. L’Église a toujours perçu la dîme. C’est une obligation pour le croyant:

Toute dîme de la terre, soit des récoltes de la terre, soit du fruit des arbres, appartient à l’Eternel; c’est une chose consacrée à l’Eternel. Si quelqu’un veut racheter quelque chose de sa dîme, il y ajoutera un cinquième. Toute dîme de gros et de menu bétail, de tout ce qui passe sous la houlette, sera une dîme consacrée à l’Eternel. On n’examinera point si l’animal est bon ou mauvais, et l’on ne fera point d’échange; si l’on remplace un animal par un autre, ils seront l’un et l’autre chose sainte, et ne pourront être rachetés. (Lévitique 27:30-33)

Cette dîme des Lévites n’est pas la seule taxe prélevée pour Dieu. Une seconde dîme, celle des festivités (Deutéronome 12:10-18) est amenée au temple et mangée par le fidèle, sa famille, ses serviteurs et les sacrificateurs. La dîme des pauvres (Deutéronome 14:28-29) prélevée sur le revenu de la troisième année va aux Lévites, aux étrangers, aux veuves et aux orphelins.

C’était à l’époque de la Loi mais, même en étant sous la Grâce – Jésus ayant payé leurs dettes – les Chrétiens sont invités à faire des dons réguliers à l’Église. Il est une raison matérielle à cette invitation – il faut maintenir les bâtiments, payer ceux qui y travaillent, etc – mais il est aussi une raison spirituelle, une façon de se rappeler que tout appartient à Dieu et qu’il nous en laisse l’usage par bonté. S’il n’est pas avare envers nous, nous ne pouvons être avare avec lui. L’histoire d’Ananias et de Saphira, tués par Dieu, pour avoir menti à propos de l’argent dû à l’Église (Actes 5) vient à l’esprit, mais c’est la seconde épître de Paul aux Corinthiens que se trouve l’instruction la plus claire en la matière:

Sachez-le, celui qui sème peu moissonnera peu, et celui qui sème abondamment moissonnera abondamment.  Que chacun donne comme il l’a résolu en son cœur, sans tristesse ni contrainte; car Dieu aime celui qui donne avec joie. Et Dieu peut vous combler de toutes ses grâces, afin que, possédant toujours en toutes choses de quoi satisfaire à tous vos besoins, vous ayez encore en abondance pour toute bonne oeuvre,  selon qu’il est écrit: Il a fait des largesses, il a donné aux indigents; Sa justice subsiste à jamais. Celui qui fournit de la semence au semeur, et du pain pour sa nourriture, vous fournira et vous multipliera la semence, et il augmentera les fruits de votre justice. (2 Corinthiens 9:6-10)

Les télévangélistes de la prospérité vont se saisir de cette invitation pour la transformer en prescription. C’est dans une conversation avec Jésus qu’Oral Roberts aurait découvert comment « semer » un miracle (op.cit., p. 28). Voici la méthode, en trois étapes:

  1. Voir en Dieu sa source. (Genèse 1:27)
  2. Donner pour qu’il nous soit donné. (Luc 6: 38; Matthieu 7:7)
  3. Attendre un miracle. (Jean 2: 3; Marc 10:29-30; Galates 6:7-8)

C’est le même plan qui a été depuis adopté par des pasteurs chrétiens prêchant la vie abondante (abundant life) et la prospérité partout à travers le monde. C’est le même modèle qui est répliqué chez nous avec un rare succès depuis le séisme de 2010. Pourtant, Jésus lui-même n’avait pas d’endroit où poser sa tête (Luc 9:5-7) et invitait ses disciples à abandonner leurs possessions terrestres pour le suivre (Marc 10:29).

Nos vendeurs de miracle rappellent toutefois un groupe de personnes contre qui le Christ mettait les siens en garde: les pharisiens « dévor[ant] les maisons des veuves, et [faisant]  pour l’apparence de longues prières » (Matthieu 23:14). Dans le Nouveau Testament, dans les épîtres aux églises, cette mise en garde revient souvent:

Il y a eu parmi le peuple de faux prophètes, et il y aura de même parmi vous de faux docteurs, qui introduiront des sectes pernicieuses, et qui, reniant le maître qui les a rachetés, attireront sur eux une ruine soudaine. Plusieurs les suivront dans leurs dissolutions, et la voie de la vérité sera calomniée à cause d’eux.Par cupidité, ils trafiqueront de vous au moyen de paroles trompeuses, eux que menace depuis longtemps la condamnation, et dont la ruine ne sommeille point. (2 Pierre 2: 1-3)

Car de tels hommes ne servent point Christ notre Seigneur, mais leur propre ventre; et, par des paroles douces et flatteuses, ils séduisent les cœurs des simples (Romains 16:18)

[avec de] vaines discussions d’hommes corrompus d’entendement, privés de la vérité, et croyant que la piété est une source de gain. (1 Timothée 6:5)

Bon dimanche!

Laisser un commentaire