La loi de ma bouche

S’indigner ne suffit pas. Marcher non plus.

Si l’on en croit les réseaux sociaux, et Dieu sait qu’il faut rarement les croire, la classe moyenne haïtienne est excédée. Elle en a marre. Elle en a assez. Elle n’en peut plus. La guerre des hashtags fait rage. Les accusations fusent. Le bouc émissaire est identifié. C’est le système. Contre lequel nous allons nous battre.

Nous allons déboulonner le système et ceux – en général, les politiciens – qui, sans foi ni loi, nous maintiennent, impunément, dans un état débilitant. Ça suffit les hashtags sur Twitter, les statuts sur Facebook et les billets sur les blogues. Il est temps de faire quelque chose. Manifester autrement notre mécontentement. Marcher dans les rues.


La proposition a un certain attrait. Sortir crier notre désapprobation dans les rues aurait le bénéfice de nous offrir un exutoire autrement plus satisfaisant que notre clavier. Mais pour quels résultats ? Nos autorités sont pratiquement immunisées contre les manifestations de rues. En dehors des quelques poussées ochlocratiques du rouleau compresseur, pour des résultats d’ailleurs très éphémères, les autorités haïtiennes restent sourdes et aveugles à nos protestations. Nos médecins résidents en grève vous le diront bien. Les manifestations, en général, ne marchent pas. Probablement parce que – et nos politiciens le savent – nous ne voulons pas vraiment que les choses changent. Pas profondément. Pas jusqu’au niveau personnel. Et c’est là que blesse le bât et achoppe la pierre.

Le système, c’est nous. Nous qui l’acceptons, le nourrissons et lui permettons de se perpétuer. Il n’est pas une entité détachée. Hors de nous. Il ne survit et ne perdure que par nous.  Ne pas le reconnaître, c’est aller vers l’échec. Il est aisé de comprendre la tentation de chercher un bouc émissaire. Nos politiciens sont souvent d’un tel ridicule qu’ils demandent presque à l’être. Mais il faut se garder de tomber dans le piège de la rétribution symbolique qui ne résout rien.

Dans la Grèce archaïque (et une bonne partie de la Grèce antique), pour combattre une calamité, les citoyens se réunissaient et choisissaient un pharmakos qu’ils chassaient de la cité puis, assez souvent, tuaient. Signifiant littéralement, « celui qu’on immole en expiation des fautes d’un autre », le φαρμακός est, comme le bouc émissaire hébreu du Yom Kippour (grand Pardon), chargé de tous les maux de la cité qui, par lui, devra être purifiée. La logique magico-religieuse ici veut que le sacrifice de cet innocent apaise les dieux et éloigne la calamité. La réalité toutefois est différente. Un être humain est tué par la foule qui, en plus de justifier ce meurtre au nom de la morale, n’aura réussi qu’à se donner le sentiment d’avoir travaillé à résoudre le problème alors que, en fait, il n’en est rien.

Nos politiciens n’ont certes rien de victimes innocentes. Il nous faut leur demander des comptes et ils doivent nous les rendre. Mais nous aussi devons rendre compte. Rendre compte de notre indifférence au sort de la grande majorité des Haïtiens. Rendre compte de notre cécité et de notre surdité complices. Rendre compte de notre admiration pour et notre recherche de la compagnie de ceux dont nous savons pourtant bien que la fortune est douteuse.

Tant que nous n’aurons pas fait ce travail sur nous-mêmes. Crier notre dégoût ne changera rien. En ligne ou dans les rues, ce sera du pareil au même. Tant que nous ne serons pas dégoûtés par les avantages que nous confère, même de façon sporadique, le système décrié, élever notre voix contre ses inconvénients ne nous mènera nulle part.

C’est beau d’aller manifester contre l’insécurité mais pas en en ignorant les causes: insécurité de l’emploi, insécurité alimentaire, insécurité identitaire, insécurité sociale … La majorité de nos compatriotes vit dans une insécurité (multiforme) permanente. Il est difficile de nous prendre au sérieux si nous nous indignons quand Pétion-Ville brûle mais pas quand Cité Soleil brûle.