La loi de ma bouche

Et Préval fut !

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La couverture du dernier numéro de Challenges est intéressante. Reprenant, à son compte, le titre du fameux ouvrage du grand stratège et conseiller de quatre des cinq derniers présidents américains, Zbigniev Brzezinski, elle s’offre un impressionnant montage du visage, un tantinet inquiétant, de l’ancien président René Préval, derrière un échiquier.

C’est une constante, Préval est derrière tout. Il prévoit tout. Il arrange tout. C’est un démiurge à qui nous devons tous les soubresauts de notre crise multiphases où l’impéritie le dispute à l’incompétence et où l’inexpérience s’allie à l’ignorance pour faire ressortir, chaque jour un peu plus clairement, notre incapacité à planifier et réussir ne serait-ce que le plus petit projet. Sauf Préval. Lui, est spécial.

Depuis le début du processus électoral en cours, il n’a pas chômé. Il a commencé par s’offrir le CEP pour que celui-ci fasse passer son candidat Jacky Lumarque puis a payé ce même CEP pour  exclure le Recteur Lumarque afin que l’universitaire devienne populaire en attendant sa formidable réintégration qui ne viendra pas parce que René Préval voulait,  en fait, que ce soit son ancien futur gendre, écarté en 2010 au profit de Michel Martelly, qui devienne Président d’Haïti. La feinte a réussi. Jude Célestin est retenu pour le second tour mais René Préval ne voulait pas vraiment de lui. Il va donc pousser pour une transition et faire en sorte que le sénateur des Nippes issu de sa précédente plate-forme politique, Inite, et membre de son actuelle plate-forme politique, Verite, soit élu Président du Sénat puis nouveau Président provisoire. Ne s’arrêtant pas là, l’ancien président Préval vient tout juste de nous donner un premier ministre, prévalo-martello-prévalien en la personne d’Enex Jean-Charles. Le tout, dans le cadre de sa grande stratégie consistant à … Quoi au juste ? Personne ne sait. On sait seulement que Préval est derrière tout ça. La preuve, tout le monde dit.

Essayons, cependant,  un petit exercice de réflexion tout-à-fait hypothétique. Et si Préval n’était pas derrière tout ça ? Et si tous ces événements sans aucune liaison apparente, ni d’ailleurs aucune liaison logique, n’étaient pas liés? C’est difficile à croire mais la chose est possible. Se pourrait-il que cette accumulation de ratés, qui n’a d’ailleurs pas attendu la présidence de René Préval pour commencer, soit juste cela, une accumulation de ratés? Et si notre crise multiphases était le résultat de notre inaptitude à nous constituer en peuple uni, en État souverain et en nation soudée ? Et si elle était le fruit de notre incapacité à prendre nos responsabilités, l’inefficacité de nos politiques et l’insuffisance de notre analyse de la situation réelle de notre pays?

Nous avons récemment connu trois tragédies qui illustrent le fait de la façon la plus terrible qui soit: un camion qui fonce sur une bande de raras en plein défilé sur une route nationale (!),  un incendie dans une station d’essence où était installée une marchande de fritures (!), un pont qui s’écroule parce que l’on en a volé les boulons (!). Personne  n’a besoin de s’acharner sur nous. Nous y arrivons très bien nous-mêmes. Idem pour nos politiciens. Nous ne les avons pas importés. Ils sont bien de chez nous – même ceux sur qui pèsent des accusations de double de citoyenneté. Qu’ils aient des comportements destructeurs ne devrait étonner personne; les récentes performances de la chambre basse ont magnifiquement édifié ceux qui avaient encore besoin de l’être.

Un René Préval démiurge n’est pas nécessaire pour expliquer l’incroyable et pénible nullité de la politique haïtienne. Installés dans le pré-politique, nous agissons avant de réfléchir, réfléchissons pour ne pas agir puis réagissons aux événements en les subissant de la façon la moins pénible possible. Si la figure de Préval semble revenir si souvent c’est parce que nos politiciens à une centaine de partis n’ont aucune chapelle idéologique et en changent au gré du vent. Aussi, finissent-ils par tous être du même bord, le leur.

L’itinérance politique est une constante chez nous. Nos politiciens sont des brasseurs qui passent de l’extrême droite à l’extrême gauche, et vice-versa, au hasard des opportunités, parce qu’il faut vivre. René Préval est un peu une anomalie. Lui semble constant. Voilà un Président qui a fait ses deux mandats non consécutifs et est resté chez lui, chez nous, sans être inquiété. Il doit savoir quelque chose que nous ne savons pas. Il doit avoir un pwen; un super pouvoir.

Un Préval qui tire les ficelles, c’est rassurant. Mais c’est aussi comme ça qu’on crée les dieux. Et les dieux qu’on crée puissants ont la mauvaise manie de se jouer des humains qui les ont créés. Un Préval humain, c’est dans notre intérêt à tous. N’en faisons pas un dieu, ce serait tenter le diable.

Cet article est également disponible en : Créole

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